Récit d’un espace communal : le bar de la pétanque

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Le bar de la pétanque est un espace symbolique pour la jeunesse du village. Depuis près de vingt ans, aussi longtemps que je puisse m’en souvenir, les générations d’adolescents s’y succèdent pour imprimer leur marque : le gang des mobylettes, le club des deux de tension, « BFL douzi city », autant de noms qui sont gravés au sens propre comme figuré dans le bois de ce simple appentis.

On ne s’y attarde que le temps de quelques années, coincés entre l’âge innocent et l’âge « mature », devenus trop faignants pour explorer les contrées sauvages du village mais encore trop dépendants pour partir en expédition à la ville. On y glande, on y écoute de la musique, on y prend nos premières cuites et fument nos premières cigarettes. Jeunesse s’y fait, avec ou sans pétanque.

Vient alors le jour où, pour que jeunesse trépasse, on s’en va faire nos armes un peu plus loin du village et de ses amis d’enfance. Les rassemblements rituels se font de plus en plus rares. Puis un jour, sans s’en rendre compte, d’autres ont pris notre place. Ce ne sont pas des inconnus, mais quelques classes nous séparent. Ils ont généralement 4 à 5 ans de moins que nous, le temps qu’il faut pour qu’une nouvelle équipe puisse prétendre à l’occupation régulière des lieux.

On fait de la résistance encore quelques temps, on cohabite, on se côtoie poliment mais la rupture est consumée. Les codes ont changé, le vocabulaire, les blagues ne sont plus les mêmes. Alors avant d’entrer en guerre de clans et de se faire accuser d’être vieux jeu, on s’en va découvrir de nouveaux lieux, fiers d’exposer nos compétences de conducteur nouvellement acquises et de rencontrer une nouvelle population.

La décadence des dernières générations

Quand on revient au bar de la pétanque des années plus tard, c’est pour le goût de la nostalgie et pour retrouver les souvenirs éparpillés un peu partout. Mais derrière la familiarité des lieux, ce sont les différences qui nous sautent aux yeux : des gravures supplémentaires, le mobilier éphémère… Puis la vue des déchets et cigarettes qui jonchent le sol nous rend perplexes. « Ces jeunes ne respectent plus rien ! ». On essaie de se remémorer notre époque, où nous paraissions bien plus respectueux. Bon, ouais on collait un chewing-gum par-ci par là, mais on se déplaçait pour les gros détritus.

De toute façon, c’est une loi universelle de l’époque moderne. Les jeunes sont de plus en plus individualistes, à l’image de la société. Plus aucun respect pour l’ordre et pour l’autre. Cela ne fait que s’ajouter à la liste de ces vilains défauts que l’on se fait plaisir à recenser. Roule n’importe comment. Incapable d’écrire sans faute d’orthographe. Un peu plus bébête en somme. Voilà qui rentre dans l’ordre de nos représentations de la jeunesse, et on s’en satisfait largement.

Un monde en contexte

Ce lien entre faits concrets et dynamiques abstraites est un style d’argumentation et de ragot dont on raffole au quotidien. C’est une logique implacable, tout le monde s’y accorde et se réconforte dans ce type d’explications. Mais on oublie un peu vite que ces faits sociaux tirés de la vie quotidienne s’appuient sur des objets, sur des mécanismes techniques que l’on pense sans incidence sur les interactions sociales.

Ainsi en était-il du local des cantonniers, qui fut déménagé du bourg vers le terrain du Cerveau pour cause de vétusté et d’étroitesse de l’ancien lieu. Ce n’est qu’un espace technique, dont l’objectif est de servir au mieux les employés et la population de la commune. D’un point de vue rationnel, tout portait à croire qu’un déménagement ne serait que bénéfique au travail et à l’entreposage du matériel communal. Et cela s’est probablement avéré dans les faits.

Mais voilà, en déplaçant ce centre technique de la commune vers la périphérie, on bousculait dans l’ombre des rapports sociaux. Car l’ancien local se trouvait en contact direct avec le bar de la pétanque. Ainsi, au cours de la semaine, les jeunes faisant jeunesse étaient en contact régulier avec les fonctionnaires faisant fonction publique. Et les lieux appropriés par la jeunesse n’en restaient pas moins un espace public, qui prenait toute sa valeur par les allées et venues des cantonniers. Il suffisait de quelques remontrances, conseils et bienveillances pour établir un contrat tacite entre ces deux groupes, une conscience citoyenne. Tout cela parce qu’un rapport technique orientait la dynamique sociale.

Aujourd’hui, ce rapport n’existe plus, et les jeunes règnent en maître sur cet espace vacant. Plus de compte à rendre, mais pas pour autant de l’irrespect, car pour cela il faudrait que tous les éléments du contrat soient visibles. En voyant disparaître les cantonniers qui nettoient la place, on perd l’empathie qui régule nos actions.

« Que va penser Jean-Jacques si il voit tout ce raffut ? » nous demandions-nous à notre époque. Aujourd’hui, les jeunes connaissent-ils le prénom de ceux qui passent derrière eux ? Qu’ils ont une famille, peut-être des problèmes de dos, et que cela ne serait pas un mal si ils visaient mieux la poubelle la prochaine fois ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais je suis certain de mieux connaître la réponse de mon époque que eux de la leur.

Repenser les espaces publics

L’élément considéré ici en est un parmi bien d’autres, et on ne peut prétendre sa prévalence sur d’autres. Mais cet exemple méritait d’être cité pour comprendre les imbrications du monde social au monde technique. Les critères qui prévalent lors des décisions sur de tels sujets techniques ne prennent certainement pas en compte tous ces micro-changements qui peuvent teinter à long terme le quotidien d’un espace.

La création d’un esprit citoyen se forme sur la base de ces interactions du quotidien. Aujourd’hui, l’absence de relations peut constituer un terreau à l’incivilité apparente des jeunes comme des moins jeunes. Comment tenter de remettre cet esprit au goût du jour ? Peut-être en réhabilitant cet ancien local des cantonniers en un lieu au service du public.

Plus encore, il faut être des plus vigilants lorsqu’on transfère le pouvoir de décision à des structures remplies avant tout de techniciens, où le rapport à la population locale est bien trop distant pour saisir toutes les nuances qu’offrent le paysage social. Parce qu’à vouloir maîtriser les coûts en créant des dispositifs fabriqués, on bouscule nécessairement des ordres spontanés que nous ne pouvons appréhender facilement.

 

Ouverture : la réappropriation des lieux, à travers l’article Placemaking.